[Texte 2012] Balade en bord de mer

Il y a toujours des odeurs qui nous rappellent un état d’être, comme un autre Moi lointain, régurgité d’une automutilation – les arômes urbanisés, bétons mouillés et feuilles pourrissantes, rouge à lèvres sur un mégot, énorme mollard subsaharien et premières sueurs ouvrières.
Il est quatre heures ou midi. C’est l’hiver qui plisse le sang ou l’été qui pue la merde chaude.
C’est comme ça que je me réveille, tout imprégné de stress cannibale et d’envie de pisser.
Me sachant hors d’atteinte momentanément, je recouvre mes esprits et me concentre sur le bon déroulement de ma journée.

Il m’est impossible de sortir sans chier. C’est une véritable obsession. La peur de chier dans mon froc a pris le dessus sur ma peur de vomir. Après toutes les saloperies ingérées, mon estomac a admis sa défaite dans la dignité, ulcéré, mais sans montrer de signe extérieur.
Mais le mal au bide, de Dieu ! Je le redoute lui. Son ascension fulgurante peut me liquéfier sur place.
J’ai pris le train ce matin-là. J’accompagnais un pote pour un entretien d’embauche ou pour un concours : j’ai oublié.
Il faisait beau. On se marrait à écouter les cris ridicules des mouettes en cherchant à combler l’angoisse de l’entretien.
Je décide de l’attendre sur un banc devant un chantier naval.
Beaucoup d’hommes aux cheveux bouclés bossent sur les bateaux — c’est effarant — de taille moyenne, le teint neutre et des traits anodins ; tous en bermuda et concentrés comme des fourmis bouclées de la mer.
Je les regarde en fumant clope sur clope.
Je les envie un peu… la mer, la contempler ou la savoir bien là glougloutant sous les cris des mouettes chieuses.
Aucune envie de sourire, le putain de mal de bide aboule et je sais qu’il ne va pas me quitter.
Je tourne et vire sur mon banc, me recalant, me trifouillant la bite au travers des poches de mon froc pour faire diversion.
C’est mort.
Il y a des bars… oui… Il y a des chiottes dans le coin… oui.
Mais je ne peux pas y aller, mon angoisse n’aurait aucun sens.
Moi, c’est de chier en dehors de mon antre qui me gène, dans un lieu public où le visage fermé du barman m’envoie mi écœuré mi-hautain un :
— Faut consommer !
Et des magnifiques femmes assises tout autour, et des hommes influents, m’imaginant exploser dans les gogues sous des pets mouillés retentissants, tous semblables à des dédicaces…
— Ho, celui-là, il est pour vous !
— Non non ! Moi j’attends celui d’après !
Et des couples se formeraient sur mon cul en riant aux éclats. Niet !
Cet espace m’était donc fermé. Mon seul moyen de survie était de trouver un endroit décent pour préparer mon larcin, dans l’urgence, comme un violeur.
Un labrador passa devant moi avec sa maîtresse.
Dans son petit trot, il soulevait la patte avec classe, sans à-coups, reprenant le rythme tout en souplesse, un vrai pisseur de combat.
Je décide de le suivre tel un guide, et au bout du quai, sur la gauche, je le vois dévaler une pente poussiéreuse. En contrebas : des arbrisseaux et un petit chemin entre ville et mer où se creuse un terreau inutile de merdes de chien, merdes de rien.
La maîtresse du clébard pressa le pas. Il faut dire qu’il n’y avait aucun signe rassurant sur mon visage.
J’attendais encore une ou deux minutes, scrutant les alentours, puis mon corps a retenti dans les bosquets au-dessus de petites bêtes éternelles rejetées là, par le vent de la mer.
Je m’essuyais comme je pouvais avec ce que j’avais sur moi, un plan de la ville.

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