L’esclave dissident

Etre un homme enchainé, c’est comme ça que ça commence. Alors, la dissidence… La résistance…
On nous vend ça. Il faut s’insurger, se rebeller contre le système. Penser que l’autre est un problème, que l’on est manipulé, impuissant…

Toute sa vie mon père a travaillé, servit des verres, remplit le sien, fait des allés et venues derrière un bar. Il a tellement marché derrière le zinc… Les cigarettes se consumaient, les soleils blafards, les clients trempés, la serpillère qu’il a passé 5 à 6 jours par semaine pendant 43 ans. Au bar, les gens l’appelaient par son prénom, il connaissait leur vie et eux, connaissaient la sienne. Sans l’avoir jamais vu, ils connaissaient son fils, avec ses défauts, ses problèmes et ses différences avec son père, à se demander si c’était bien le sien. Mon père sentait le tabac froid. Quand il rentrait, je captais son odeur, il embaumait la pièce. Son parfum de gens qui passent, me rassurait. Ses gens parlaient du tiercé, de politique, de leur boulot. Mon père lui ne comprenait pas grand chose à tout ça. Mon père était un esclave et il le savait.

Un jour, je suis parti.

Le temps des pieds dans le caniveau à se marrer dans le ruisseau, était révolu. La petite vieille qui me donnait de l’eau au citron en été, est morte. On avait détruit la porte qui me servait de cage de foot. Et les piafs s’étaient envolés. Ce 2 pièces qui m’a vu grandir, devenait trop petit. L’immeuble en face m’avait trop longtemps privé du soleil.

Avec un baluchon, je quittais si peu.

Un jour, mon père est venu me voir. J’habitais loin. Comme d’habitude, on s’est disputé. Je ne faisais rien comme il le voulait.

– Ho toi, t’es un indépendant !

Il proférait ça comme une insulte. Mais les gifles ne partaient plus de sa main.

Le temps passa. Mes soleils n’étaient pas comme le notre. Il y avait de l’herbe dans le caniveau et un vrai stade de foot. Je tendais mes mains au hasard et ne récoltais que du vide. Le béton mouillé coloré de feuilles de platane, n’avait pas la même odeur. Les paysages défilaient avec plein d’autres vies à l’intérieur, mais je n’enviais personne. Je cherchais tout de même un sens à tout ça. Emprisonné par mon désir d’être libre ou partiellement heureux.

Le patron du bar avait encore changé. Mon père dû quitter son travail. De condition d’esclave à condition d’esclave, il chercha une porte de sortie pour retrouver d’autres chaines.

Il partit loin pour travailler. Il quitta ce deux pièces, les souvenirs et la violence que la rue exhalait. Il ne reconnaissait plus ce monde. Sa chemise blanche et son pantalon noir, sont partis ailleurs capter la même odeur de Jean pochtron, Louise le pilier de bar et de Raymond le turfeur. Il ne pouvait pas se départir de ces arômes… Son identité, c’était sa transpiration mêlée aux malheurs des autres…

Quant à moi, loin, ailleurs, je me battais contre des malheurs balancés au hasard aux hommes. Je m’affranchirais un jour…

L’âge de la retraite de mon père à sonné. Les nuits se sont enchainées aux soleils. Happés que nous sommes par l’absence de l’instant arrêté, à se demander pourquoi, à fixer les étoiles, à entretenir des flammes, à en créer d’autres même artificiellement. A continuer à se balancer de la merde à la figure, histoire d’avoir un truc collé à la peau.

C’est alors que mon père m’a offert une voiture et du parfum et me demanda si tout allait bien. Et là, au loin, j’ai vu l’île à offrir à mon fils.

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